Comment réaliser un état de l'art dans le cadre du CIR ?

L'état de l'art est une étape clé du CIR. Voici comment le rédiger, quelles sources utiliser et comment l'intégrer dans un dossier technique solide.

Olivier Equey

Manager en fiscalité de la recherche – France

Publié le: 13/10/2022

Dernière mise à jour le: 22/04/2026

6 minutes


Vous êtes en pleine préparation de votre justificatif technique et vous butez sur la partie « état de l'art ». Et c’est compréhensible, car il n’a d’artistique que le nom.

Pour beaucoup de directeurs R&D ou de dirigeants de PME, cet exercice ressemble à un retour forcé sur les bancs de l'université. Pourtant, dans le cadre du Crédit d'Impôt Recherche (CIR), l'état de l'art n'est pas une dissertation académique.

Retenez bien ceci : il s’agit avant tout d’un outil de preuve. Son rôle est de démontrer que le problème technique que vous avez tenté de résoudre ne trouvait pas de réponse dans les connaissances disponibles au moment où vous avez lancé vos travaux. 

Sans un état de l'art solide, l'existence d'un verrou scientifique devient une simple opinion que l'administration peut rejeter. 

Dans cet article, je vais vous montrer concrètement comment rédiger un état de l’art pour votre dossier CIR, étape par étape, avec les bonnes sources à utiliser, le lien avec le verrou scientifique et les erreurs à éviter pour sécuriser votre dossier.

Qu'est-ce qu'un état de l'art dans le cadre du CIR ?

Il existe une confusion majeure au sein des entreprises innovantes : celle de confondre la veille technologique commerciale et l'état de l'art scientifique. Une veille commerciale permet d’identifier quels produits sont présents sur le marché.

Exemple :  

Entreprise A développe un logiciel de détection de fraude. Son “état de l’art” consiste à lister : 

  • les logiciels concurrents
  • leurs fonctionnalités
  • leurs prix et performances marketing

Problème : Elle décrit un marché, mais ne caractérise pas un verrou scientifique. On ne comprend pas en quoi la connaissance actuelle est insuffisante.

Un état de l'art CIR, lui, analyse les principes scientifiques, les technologies sous-jacentes et les publications qui régissent votre domaine. Il ne s'agit pas de faire une liste exhaustive de tout ce qui existe depuis l'invention de la roue, mais de réaliser une analyse ciblée de ce qui existe ET de ses limites par rapport à votre problème spécifique.

Exemple : 

Entreprise B travaille aussi sur la détection de fraude, mais elle construit un véritable état de l’art : 

  • analyse des méthodes existantes (machine learning supervisé, détection d’anomalies, graphes)
  • étude des publications scientifiques récentes
  • identification des limites :
  • difficulté à détecter des fraudes rares (déséquilibre des données)
  • manque de robustesse face aux comportements adaptatifs
  • problématiques d’explicabilité des modèles

 Résultat :

L’entreprise montre clairement : 

  • ce qui existe scientifiquement
  • pourquoi cela ne résout pas complètement son problème
  • où se situe son incertitude technique

Quelle distinction cruciale entre revue vs analyse ?

L'administration fiscale et les experts du ministère ne cherchent pas à évaluer si vous avez simplement consulté de nombreuses sources. Ils veulent comprendre où s’arrête la connaissance actuelle.

Exemples : 

  • La revue bibliographique est passive : "Voici 10 articles qui parlent de l'IA."
  • L'état de l'art CIR est actif : "L'article A propose cette solution, mais elle échoue dans le contexte B qui est le nôtre. L'article C traite du sujet mais nécessite une puissance de calcul que nous ne pouvons pas mobiliser."

A retenir 

L'état de l'art établit le "point zéro" de vos travaux. Il répond à cette question fondamentale : que savait réellement la communauté scientifique ou industrielle et jusqu’où cette connaissance était-elle applicable ?

C'est précisément là où la connaissance s'arrête que votre projet commence. Pour être efficace, ce document doit être structuré, sourcé et surtout, relié sans ambiguïrité à votre propre projet.

Pourquoi l'état de l'art est-il indispensable pour démontrer l'éligibilité au CIR ?

Le CIR est accordé car vous prenez un risque : celui de ne pas trouver la solution. Si la solution est évidente pour un "homme de l'art" (un ingénieur qualifié du secteur), alors il n'y a pas de R&D, mais une simple prestation technique ou du développement classique.

Pourquoi faut-il établir l'incertitude scientifique de façon factuelle ?

L'état de l'art est l’élément de preuve centrale qui démontre que votre problème ne pouvait pas être résolu par un simple recours aux connaissances existantes. 

Sans lui, le verrou scientifique reste une affirmation non démontrée . Lors d'un contrôle, l'expert du ministère pose systématiquement la question : "Comment saviez-vous que la solution n'existait pas déjà ?". L'état de l'art est votre réponse documentée.

Exemple : 

Entreprise C oeuvre dans le secteur des matériaux composites. Elle a déclaré 200 000 euros de dépenses de recherche pour un projet de traitement de surface innovant. Lors d'un contrôle, l'administration a contesté l'éligibilité car le dossier technique ne démontrait pas que les méthodes existantes de l'industrie aéronautique ne permettaient pas déjà d'atteindre les performances visées.

L'entreprise n'avait cité que des brochures commerciales de concurrents. Résultat : un redressement partiel douloureux. Un état de l'art s'appuyant sur des thèses ou des publications techniques montrant les limites de l'adhérence des polymères à haute température aurait rendu le dossier parfaitement défendable.

Pourquoi viser une valeur stratégique à long terme ?

Comme le démontre l’administration fiscale, l'état de l'art n'est pas seulement utile pour sécuriser  le crédit d'impôt de l'année de déclaration. Il protège le dossier si l'administration revient deux ou trois ans plus tard. C'est une photographie figée des connaissances mondiales à l'instant T, qui empêche l'administration de vous opposer des solutions qui auraient pu apparaître après votre projet.

Quelles étapes suivre pour rédiger un état de l'art solide ?

Voici une méthodologie en cinq étapes pour transformer vos recherches en un argumentaire imparable.

Étape 1 : Formuler la question technique de départ

Le piège est de partir de votre objectif business. Au lieu de dire "nous voulons créer un logiciel ultra-rapide", vous devez formuler précisément le problème technique sous-jacent.

Exemples : 

Mauvaise formulation : "Développer une plateforme de streaming 8K."

Bonne formulation : "Est-il possible de compresser un flux vidéo 8K sans perte de latence sur un réseau à faible bande passante en utilisant les protocoles actuels ?" Cette question définit votre champ de recherche.

    Étape 2 : Identifier les domaines de connaissance et les sources

Ne restez pas limité à votre propre secteur. Si vous faites de l'agritech, les réponses à votre problème de capteurs se trouvent peut-être dans des publications sur la micro-électronique ou la météorologie.

Quelques sources fiables : 

  • Publications scientifiques : Le Graal pour le ministère.
  • Brevets : Indispensables pour prouver que l'industrie n'a pas encore verrouillé votre solution.
  • Normes sectorielles : Elles définissent le niveau de base attendu.

Étape 3 : L'analyse critique de l'existant

Pour chaque source identifiée, vous devez être capable de dire pourquoi elle ne résout pas votre problématique spécifique.

  • Incompatibilité d'échelle : "La méthode fonctionne en laboratoire sur 1 gramme, mais échoue sur 1 tonne."
  • Contraintes environnementales : "L'algorithme est efficace, mais consomme trop d'énergie pour un objet connecté sur batterie."
  • Absence de données : "Aucune étude ne traite de l'interaction entre la molécule X et le composant Y."

Étape 4 : Formaliser le "gap" technologique

À l'issue de votre analyse, vous devez rédiger une synthèse. C'est la "frontière de la connaissance". C'est ici que vous écrivez noir sur blanc : "Les connaissances actuelles permettent de faire A et B, mais elles échouent à réaliser C car [explication technique]". Ce "C" est la raison d'être de votre projet de R&D.

Étape 5 : Dater la recherche avec rigueur

C'est un point de vigilance majeur. L'état de l'art doit refléter les connaissances disponibles au moment du lancement du projet. Si vous lancez vos travaux en janvier 2024, votre état de l'art ne doit pas s'appuyer sur une étude révolutionnaire publiée en juin 2024. Conservez des preuves datées (les captures d'écran, les PDF et les historiques de consultation).

Quelles sources utiliser pour construire un état de l'art crédible ?

La crédibilité de votre démonstration dépend de la qualité et la robustesse de vos sources.

Pourquoi d'abord les sources scientifiques et académiques ?

C'est le socle de tout projet de recherche. Si vous prétendez lever un verrou scientifique, vous devez avoir consulté les travaux de ceux qui font la science.

Exemples : 

  • Google Scholar : Un point d’entrée accessible et pertinent.
  • HAL : L'archive ouverte française, idéale pour les travaux de recherche publique.
  • Scopus ou IEEE Xplore : Pour les projets très pointus en ingénierie et informatique.

Ensuite, les bases de brevets ?

Consulter les brevets n'est pas seulement une précaution juridique, c'est un argument CIR puissant.

Espacenet (INPI/OEB) : Permet d’identifier les solutions déjà protégées par les acteurs du marché. Un brevet montre ce qui est faisable, mais sa section "Description de l'invention" contient souvent un état de la technique qui explique les problèmes que l'inventeur a rencontrés. C'est une mine d'or pour justifier vos propres difficultés.

Quid des normes et standards industriels ?

Dans certains secteurs (BTP, Santé, Automobile), l'état de l'art est dicté par des normes. Si votre projet vise à atteindre des performances supérieures à la norme ISO en vigueur, ou à appliquer une norme dans un contexte où elle n'est pas prévue, vous tenez un excellent point de départ pour votre dossier.

Pour finir, quid de la documentation interne et historique R&D ?

L'état de l'art inclut aussi ce que votre entreprise sait déjà. Si vous avez mené trois ans de tests qui ont tous échoué sur un point précis, cet historique fait partie de votre état de l'art. Il prouve que la solution n'est pas triviale pour vous.

Notre avis Myriad :

Cinq sources analysées en profondeur valent mieux que cinquante sources simplement listées sans analyse critique. La qualité de l'analyse prime sur le volume de la bibliographie.

Comment relier l'état de l'art au verrou scientifique de votre projet ?

C'est ici que se joue la validation de votre CIR. Il doit y avoir une continuité logique claire et démontrable entre l’état de l’art et vos travaux.

La chaîne documentaire

L'état de l'art montre la limite. Le verrou scientifique est l'obstacle qui se dresse juste après cette limite. Si votre état de l'art est flou, votre verrou le sera aussi.

Exemple de formulation type pour le dossier technique

Voici comment structurer cette transition dans votre rédaction :

"L'analyse des publications disponibles (Sources [1] et [2]) démontre que les algorithmes de compression actuels atteignent un palier de performance de X Mbps. Cependant, ces travaux partent du postulat d'une latence réseau inférieure à 20ms. Notre projet intervient dans un contexte de réseaux satellitaires où la latence dépasse systématiquement 500ms. 

L'état de l'art ne fournit aucune solution de compensation pour cet écart spécifique. Le verrou scientifique que nous levons consiste donc à stabiliser le flux malgré une gigue importante, ce qui nécessite de rompre avec les méthodes de mise en cache standard."

En rédigeant ainsi, vous montrez à l'administration que vos travaux ne sont pas nés de nulle part, mais qu'ils sont une réponse nécessaire à une lacune identifiée de la connaissance mondiale.

Quelles erreurs éviter dans un état de l'art pour un dossier CIR ?

Pour sécuriser votre dossier technique CIR, fuyez ces erreurs classiques :

  • L'erreur du catalogue : Se contenter de décrire des outils (ex: "Nous utilisons Python, Docker et TensorFlow"). Cela ne constitue pas un état de l'art. Ce sont des moyens, pas de la connaissance scientifique.
  • Le périmètre "Encyclopédie" : Evitez les développements historiques inutiles. Si vous travaillez sur le stockage d'hydrogène, ne faites pas dix pages sur l'histoire de l'énergie. Restez sur votre problématique précise.
  • L'absence de sources datées : Un état de l'art sans dates précises est suspect. L'expert doit pouvoir vérifier que l'antériorité a été respectée.
  • Confondre difficulté et verrou : "C'était dur à coder" ne constitue  pas un argument recevable. "C'était impossible car la littérature n'offrait pas d'algorithme adapté" en est un.
  • La rédaction a posteriori : C'est le piège le plus dangereux. Reconstruire un état de l'art deux ans après, c'est prendre le risque d'intégrer des connaissances qui n'existaient pas au début du projet. L'administration rejette de plus en plus les dossiers rédigés rétrospectivement sans preuves de veille initiale.

Points clés à retenir

  • Une preuve d'incertitude scientifique : L'état de l'art n'est pas une simple bibliographie. C'est le document qui prouve factuellement que la solution à votre problème n'était pas disponible dans les connaissances actuelles au moment de lancer vos travaux.
  • Analyse critique vs Liste descriptive : L'administration ne cherche pas un inventaire de sources. Pour chaque référence citée, vous devez expliquer précisément ses limites (techniques, économiques ou d'échelle) par rapport à votre projet.
  • Le principe d'antériorité : Pour être opposables lors d'un contrôle, toutes vos sources doivent être datées d'avant le démarrage de vos travaux de R&D. Un état de l'art rédigé a posteriori avec des sources récentes est une cause majeure de redressement.
  • Qualité des sources : Privilégiez les publications scientifiques, les thèses et les brevets. Un état de l'art basé uniquement sur des articles de blogs ou des brochures commerciales est insuffisant pour démontrer un verrou scientifique sérieux.
  • Articulation avec le verrou : L'état de l'art et le verrou scientifique sont indissociables. Le premier montre où s'arrête la connaissance mondiale, le second définit l'obstacle que vous avez décidé de franchir pour aller plus loin.
  • Un document stratégique : Bien plus qu'une formalité, un état de l'art solide construit au fil de l'eau sécurise votre éligibilité au CIR sur le long terme et protège votre entreprise en cas d'expertise du ministère.

Comment Myriad aide-t-il à construire un état de l'art solide ?

La formalisation de l'état de l'art est l'un des aspects les plus chronophages pour vos équipes techniques. Pourtant, c'est là que se gagne ou se perd la sécurité fiscale de votre innovation.

Myriad vous accompagne pour : 

  1. Cibler les sources : Nous aidons vos ingénieurs à identifier les publications et brevets qui "musclent" le dossier.
  2. Structurer l'argumentaire : Nous traduisons vos défis techniques dans le langage académique et fiscal attendu par le MESRI.
  3. Anticiper le contrôle : En construisant l'état de l'art dès le début du projet, nous créons une trace documentaire indiscutable.

Un état de l'art bien construit n'est pas une dépense de temps, c'est une police d'assurance pour votre crédit d'impôt. Si vous souhaitez vérifier la robustesse de votre documentation actuelle ou si vous lancez un nouveau projet, n'attendez pas la fin de l'année fiscale pour analyser votre dossier CIR avec nos consultants.


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